L'örlög et le Hávamál

Örlög (les destins) dans le Hávamál
et
Les strophes 41, 56, 15, 126, 59 et 141



Le grand poème Hávamál (Hava-mál = Du Haut-la parole) par son titre même annonce que le dieu Óðinn nous parle par l'intermédiaire des scaldes qui ont écrit ce poème. Il est composé de 164 strophes dont toutes font donc plus ou moins allusion au destin, en particulier les 95 premières qui donnent des conseils sur la façon de bien mener sa vie. Nous allons voir celles qui, même si elles ne prononcent pas le mot örlög, précisent le sens que prend ce mot pour Óðinn.
Nous commencerons par la strophe 41 qui nous fournit un exemple un peu banal où la destinée est considérée comme inévitable et contraignante, comme elle l'est dans la majorité des citations dans les sagas et comme le wyrd anglo-saxon. D'autres strophes donnent des précisions intéressantes.
La strophe 56 est la seule qui utilise explicitement le mot örlög et, avec la strophe 15, elle introduit une notion un peu inattendue : celle de « non-tristesse » associée à la méconnaissance de son destin, c’est-à-dire à la joie de vivre associée à cette ignorance.
Trois autres strophes donnent des conseils afin d'améliorer sa destinée. La strophe 126, de façon cachée (selon mon interprétation personnelle) donne le conseil de ne pas trop chercher à influencer la destinée des autres humains car cela ne vous rapportera que rejet social, affirme Óðinn.
La strophe 59 introduit une notion presque évidente pour nous, celle de l'importance de se sentir motivé dans sa vie, tout comme un 'coach' moderne pourrait le conseiller. Il faut prendre soin de soi et mener une vie active, éviter la nonchalance, si l'on désire atteindre les buts auxquels on se pense destiné.
Enfin, la strophe 141 nous donne la difficile règle d'or d'un destin harmonieux : être 'savant' (instruit, cultivé en toutes choses et surtout la magie) et à la fois créatif.

Vous trouverez à [url=http://www.nordic-life.org/MNG/IntrohaovamolFr.htm][/url] le lien vers les traductions mot à mot et commentées de chacune des strophes du Hávamál.

Le destin imprévisible :
strophe 41


Avec des armes et des vêtements (ou des dangers)
les amis doivent se réjouir,
c'est ce qui est pour soi-même le plus visible;
ceux qui donnent en retour et donnent à nouveau
sont ceux qui sont amis le plus longtemps,
s’il est accordé que tout se passe bien.

Plusieurs strophes du Hávamál, comme celle-ci, décrivent la façon dont une amitié « à l'ancienne » se construisait au mieux. C'est le dernier vers qui fait une allusion à la destinée. En effet, les mots utilisés en Vieux Norrois sont « ef þat bíðr at verða vel. (si cela se conforme à devenir bien) ». En effet, le verbe bíða signifie ‘respecter/se conformer à/endurer’. On respecte (ou non) une loi et on restera ami très longtemps seulement si la loi des Nornes, l'örlög, le veut bien. Cette forme fataliste de parler du destin se retrouve dans de nombreux textes qui, de fait, font allusion au destin comme en passant. Cela ressemble plus à une façon stéréotypée de parler qu'à une réelle réflexion sur le destin.
La gravure ci-dessous, trouvée à Pompéi, illustre combien cette façon de parler mélangeant plus ou moins destinée, chance et roue de la fortune était répandue.





Cette image est censée représenter la destinée. Une sorte de structure s’appuie sur les attributs de la pauvreté (à droite), de la royauté (à gauche) et (centre) un crâne (la mort), soutenue par un papillon et une roue. Le papillon représente l’âme d’un mort dans cette mythologie.
Merci à :
http://www.convivialiteenflandre.org/index.php?option=com_content&view=article&id=259:2e-citation-latine-2009-cr-vinci-hals&catid=38:citation-et-uvre-dart




La connaissance de son destin et la joie de vivre:
strophes 56 et 15



Strophe 56 :
Moyennement sage
devrait être chaque humain,
ne jamais tendre vers la sagesse ;
l'örlög sien
non devant le sage
c'est celui qui est le plus sans esprit de tristesse.

Strophe 15 (vers 4-5-6) :
heureux, brillant et joyeux
doit (être) chaque homme,
jusqu’à ce qu’il endure sa mort.

Les trois premiers vers de 56 affirment que l'excès de sagesse n'est pas souhaitable, il ne faut pas constamment ‘tendre vers’ l'état de sagesse. Le dernier vers de 56 décrit de façon un peu compliquée l'état d'esprit du sage qui ne connaît pas son destin (car celui-ci n'est pas « devant lui »). La société moderne a ceci de commun avec la société scandinave ancienne que, dans une autre strophe, Óðinn condamne aussi l'abus d'alcool. Mais ici, c'est de l'abus de sagesse qu'il s'agit, et ceci n'est pas même imaginé comme un défaut possible dans notre société. Imaginez que nous ayons autant d'humains trop sages que d'alcooliques au point que les deux ‘défauts’ soient également ostracisés ! Il faut cependant rappeler que dans la civilisation scandinave ancienne, ‘sagesse’ égale largement ‘connaissances’ et que ce dernier mot comprend la connaissance de la magie. Cette remarque d' Óðinn souligne donc l'intérêt, sans doute excessif, que les magiciens portaient à découverte de leur propre örlög. Nous savons aussi que Frigg et Óðinn connaissaient l'örlög « de toute chose ». En quelque sorte, chercher à connaître son propre destin, c'est vouloir entrer en compétition avec les dieux, et ceci est la marque d'une outrecuidance qui, en effet, n'est peut-être pas vraiment recommandable à un simple humain.
Par ailleurs, la strophe 15 précise que chacun devrait vivre une vie joyeuse tout au long de sa vie. En rapprochant ceci de 56, on se rend compte que 15 dit aussi, implicitement, qu'il est bon de ne pas trop se soucier de son destin. La raison qu’en donne Óðinn est que l’excès de sagesse peut conduire à la connaissance de son propre örlög, connaissance qui apporte un « esprit de tristesse » qui s’oppose aux conseils donné par la strophe 15. On constate donc que 15 n’est pas une strophe mineure parce qu’elle conseille une forme d’insouciance heureuse. C’est tout simplement une strophe profondément païenne qui condamne la notion d’ascèse, de recherche de la sainteté chrétienne ou de l’illumination bouddhique, c’est-à-dire celle d’une spiritualité pour laquelle l’humain quitte son statut de simple humain plein de joies « bassement corporelles ».


La motivation :
strophe 59



Il se lèvera tôt
celui qui gagne vers (= atteint le statut) des poètes (ou obtient des travailleurs)
et il va vers (avance dans) la conscience de son œuvre (ou de son travail) ;
(cela provoque) beaucoup de délai
à celui qui dort tout au long de la matinée,
les motivations sont la moitié de la richesse (ou de la destinée).

Le sens de cette strophe est ambigu et comme on le constate dans la traduction ci-dessus. Tous les mots utilisés peuvent soit évoquer un travail, un ‘business’, soit évoquer le travail poétique. Les traducteurs choisissent en général la version la plus prosaïque mais je ne vois pas Óðinn se passionner pour les façons de devenir riche alors qu'il s'est passionné pour le fameux hydromel de la poésie. Pour récupérer l'hydromel de la poésie, il est allé jusqu'à risquer sa vie, et ensuite rompre un serment sacré, comme le dit explicitement la strophe 110 du Hávamál. Le contexte poétique du Hávamál fait donc plutôt penser à un poète qui doit se sentir motivé par sa destinée de poète s'il désire arriver à l'accomplir. Il n'est pas question ici de sous-entendre qu'un 'businessman' ne mériterait pas d'avoir une destinée mais qu'Óðinn était certainement plus intéressé par les poètes que par les bons gestionnaires de leur fortune.


Ne te mêle pas d’intervenir dans la destinée des autres :
Hávamál 126***



Voici deux explications possibles de cette strophe
Compréhension banale

Ne sois pas un cordonnier
ni un fabriquant de tige des flèches,
sauf si tu les fabriques pour toi-même,
qu’un soulier soit mal formé
ou que soit tordu un fût de flèche
alors on demandera qu’il t’arrive malheur.
Compréhension magique

N’exerce pas ton art pour faire avancer les choses
ni pour arrêter une action (ou jeter un sort, cf. s. 145),
sauf s’il s’agit de ta propre destinée,
que les choses n’avancent plus
ou que l’action (ou ‘le jet de sort’ ) tourne mal,
alors la haine s’abattra sur toi.



La version banale évoque la destinée de deux artisans particuliers, mais nous comprenons bien qu’ils ne sont que des exemples. Tout objet défectueux entraîne une réclamation du client. Dans ces conditions, il serait incompréhensible qu’Óðinn conseille un arrêt complet de l’économie sous prétexte que tout artisan prend des risques. Il semble que déjà dans les temps préchrétiens, les sorciers n’aient pas été très populaires, si bien que l’extension du sens de la strophe aux pratiques magiques est tout à fait évidente. Les jeteurs de sorts, en particulier, interviennent sur la destinée de leurs clients de façon décisive et les modifications qu’ils apportent aux destinées ont des effets difficiles à contrôler. Il est rare que la haine ne s’abatte pas sur eux. Ainsi, le conseil d’Óðinn peut aussi se comprendre comme « Ne sois pas imbu de ton pouvoir au point de l’utiliser sans peser les risques d’agir sur l’örlög de tes clients. »


Être créatif et connaissant :
Hávamál 141



141.
Alors, je devins véritablement créatif
et empli de connaissances
et je grandis et prospérai,
une parole, hors de ma parole,
cherchait l’aide d’une parole.
[un mot cherchait un mot hors de mon mot]
une action, hors de mon action,
cherchait l’aide d’une action.


Cette strophe nous explique comment obtenir un destin harmonieux, selon lequel notre esprit est fertile et notre vie, prospère. La ‘recette’ est donnée par les 4 derniers vers : celui dont les actions et les paroles passées s’entrecroisent avec les futures sans jamais se gêner dans une évolution harmonieuse, obtient une destinée harmonieuse, comme celle décrite dans les trois premiers vers. La façon dont fonctionnent et s’agencent ces deux capacités détermine les destinées chaotiques – dites malheureuses – et les destinées harmonieuses –dites heureuses.
Remarquons tout de même que les conseils fournis ici ne sont pas faciles à suivre. Certes paroles et action passées interagissent toujours avec les futures, mais une grande sincérité associée à un esprit très clair sont nécessaires pour que ni les actions ni les paroles passées ne gênent les actions ou les paroles du futur, au lieu de s’appuyer les unes sur les autres comme Óðinn le recommande.
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