Le trésor du Staffordshire


Le trésor du Staffordshire


Découverte

Le trésor a été découvert le 5 juin 2009 dans un champ près de Hammerwich, dans le Staffordshire par un détectoriste amateur travaillant sur accord du propriétaire du champ. Comme l'exige la loi britannique il déclara ensuite sa découverte au Portable Antiquities Scheme qui organisa les fouilles. Le trésor fut estimé à 3,285 millions de livres et l'Art Fund lança une souscription pour permettre son rachat pour la nation*.
En novembre 2012 les fouilles mirent au jour dans le même champ 81 nouvelles pièces qui furent également rachetée pour la nation.
Avec près de 4000 pièces pour un total de 4 kilo d'or et 1,5 kilo d'argent c'est le plus grand trésor jamais découvert en Europe.
Le trésor dispose de sa propre galerie permanente au Birmingham Museum and Art Gallery et fait régulièrement l'objet d'expositions temporaires dans d'autres musées de la région.

Contexte

L'emplacement n'est pas tout à fait anodin, il se trouve en effet à peu de distances de ce qu'on appelle Watling Street, une grande voie romaine allant de Douvres à Wroxeter, au Pays-de-Galles et qui était probablement encore en usage à l'époque du royaume de Mercie.
hiltLes pièces du trésor datent approximativement d'une période entre la fin du VIe et le début du VIIIe siècle (avec une majorité de la première moitié du VIIe siècle), à l'époque du royaume de Mercie, sans que l'on sache vraiment qui a enterré ce trésor et pourquoi.
Cependant, à cette époque, le royaume de Mercie était en guerre permanente avec ses voisins : le Wessex au sud, l'Est-Anglie à l'est et la Northumbrie au nord. Il est ainsi possible que le trésor constitue le butin d'une bataille entre les Merciens et un autre royaume, cette hypothèse étant d'autant plus forte que le trésor ne contient presque que des objets militaires.
C'est aussi une période charnière au niveau religieux, en effet bien que le christianisme soit déjà bien implanté à cette époque il reste encore beaucoup de païens, il pourrait donc également s'agir d'une offrande aux dieux suite à une victoire, ce qui expliquerait pourquoi le trésor n'a jamais été récupéré.

Quelques pièces du trésor © David Rowan, Birmingham Museum and Art Gallery




Style
On retrouve cet aspect de transition au niveau des motifs des objets. Certains montrent en effet des symboles païens, tandis que d'autres portent les marques de la religion chrétienne comme des croix ou des inscriptions bibliques.
La caractéristique principale du trésor est que la totalité de ses éléments proviennent d'équipements militaires : pommeaux et poignées d'épées, parties de casques, etc.
Le travail est de très grande qualité, en particulier sur les filigranes d'or, ce qui fait supposer qu'il s'agirait d'un trésor royal ; non pas dans le sens que les objets auraient utilisés par la famille royale mais dans le sens où il s'agirait d'objets fait sur demande du roi et destiné à être offerts aux guerriers de leur garde rapprochée (hearthweru). Une autre possibilité étant que les objets proviendraient de membres de la très haute noblesse.
Les différences de style entre les objets indique qu'ils proviennent d'ateliers différent dont au moins un a été identifié comme un atelier d'Est-Anglie, ce qui accrédite l'hypothèse d'un butin de guerre.
Il y a trois types de motifs décoratifs : les représentations figurés, les représentations animales et les ornements géométriques et d'entrelacs.
Parmi les motifs animaux on trouve quelques animaux fantastiques comme un cheval à deux têtes. La majeure partie sont des oiseaux, des serpents et des poissons (air, terre, mer).
Les représentations humaines sont les moins nombreuses et semblent provenir d'un casque, ce sont généralement des guerriers en armes, dans le même esprit que le casque de Sutton Hoo.

Matériaux

Or
L'analyse de l'or utilisé pour réaliser les différentes pièces du trésor a révélé quelques surprises.
Pour bien expliquer la chose il faut auparavant expliquer quelques principes liés à l'or. L'or dispose de sa propre palette de couleurs, en fonction de sa proportion dans un alliage et des autres composants (ces couleurs sont aujourd'hui normalisée suivant la norme ISO 8154). L'or fin, c'est à dire composé à 999 ‰ d'or (anciennement on disait 24 carats) a ainsi cette couleur jaune doré soutenue si caractéristique. Si on y ajoute de l'argent le jaune va progressivement pâlir et on va arriver à de l'or blanc lorsque la part d'argent sera de 50 %; c'est le même principe pour l'or rouge, rose, vert, bleu, violet, etc.

La deuxième chose à savoir est qu'aujourd'hui en bijouterie quand on vous parle d'or il s'agit en général d'or 750 (=18 carats), c'est-à-dire contenant 75 % d'or, le reste étant un mélange d'argent et de cuivre. Dans l'Antiquité et au Moyen Age on utilisait souvent des alliages contenant davantage d'or (autour de 916 en général) et si on voulait faire quelque chose de moins coûteux on préférait avoir recours à la dorure plutôt qu'à l'alliage. C'est ce qui explique pourquoi les pièces anciennes sont si éclatantes alors que les bijoux moderne font pâle figure à côté.hilt
Si j'explique tout ça c'est parce qu'on s'est rendu compte que les orfèvres anglo-saxons avaient un peu triché. Il y a plusieurs techniques pour donner à un métal moins cher l'apparence de l'or pur ; la plus simple est la dorure mais il y en a une autre nettement plus compliquée, mais qui donne aussi de meilleurs résultats. Cette technique consiste en un traitement qui a pour effet d'augmenter le proportion d'atomes d'or en surface. On peut ainsi, et c'est ce qui a été fait ici, faire passer visuellement un or 750 pour un or 999 (c'est une technique qui est toujours pratiquée aujourd'hui, c'est pour ça qu'on trouve parfois l'indication 24/18 carats, le premier chiffre représentant la pureté de surface et le second la pureté après fonte). La mise en œuvre de ce genre de technique demande un très haut niveau de compétence qui reste rare, même plus tardivement (ce qui explique pourquoi les artisans du Moyen Age avaient si souvent recours à la dorure plutôt qu'à l'alliage). En revanche on ignore le procédé exact qu'ils ont utilisé pour parvenir à ce résultat (aujourd'hui c'est un traitement à l'acide).

Poignée de seax, NLM 449 © Daniel Buxton, Birmingham Museum and Art Gallery (CC BY-NC 2.0)



La matière première en elle-même provient sûrement de l'empire Byzantin via la France, une hypothèse étant que toutes ces richesses proviendraient du commerce des esclaves.


Grenats
La plupart des grenats sont insérés selon la technique du cloisonné : les grenats sont débités en tranches très fines qui sont ensuite serties dans des cloisons, laissant apparaître par transparence un fond d'or à motif gaufré qui agit comme catadioptre et renvoie la lumière.
Cette technique caractéristique de l'art germanique de cette période demande des grenats d'une qualité qui sont rares en Europe. Les pierres utilisées proviennent ainsi d'Inde et du Sri Lanka. À partir du VIIe siècle l'approvisionnement en grenats orientaux s'est tari, sans que l'on sache vraiment pourquoi, ce qui a conduit à la disparition du style cloisonné, les artisans ne disposant plus de suffisamment de grenats de qualité ; on a par exemple trouvé en Allemagne des tombes contenant des bijoux appartenant à ce style mais dont les cloisons n'ont jamais reçu leurs grenats, faute de matériaux.

Lien avec Beowulf
Le poème saxon Beowulf et le trésor s'éclaircissent l'un l'autre. Ainsi dans Beowulf on trouve un passage évoquant ce type de dépôt :
« Pendant ce temps ce dernier dépouillait Ongenthow et prenait la cotte de mailles, l’épée et le casque du roi ; il porta ces objets à Hygelac qui les reçut et lui promit de brillantes récompenses […] ils les confièrent à la terre où ils se trouvent encore aujourd’hui, toujours aussi inutiles aux hommes qu’ils l’ont été jadis ».
D'un autre côté, alors que l'on pensait que certains passages du poème évoquant des guerriers couverts d'or étaient une exagération poétique ce trésor (ainsi que celui de la tombe de Sutton Hoo) leur a donné une certaine crédibilité.
Voilà quelques extraits du poème mentionnant ces armes précieuses :
« Alors le fils de Healfdene donna à Beowulf en récompense de sa victoire une bannière d’or avec sa poignée, un casque, une cotte de mailles, et l’on vit porter devant le héros une épée couverte de pierreries […] Hrothgar fit ensuite amener huit chevaux, avec leurs rênes dorées, dans l’intérieur de la salle ». — Chapitre XVI
« On put voir sur le bûcher la chemise d’armes sanglante, le casque doré et les nombreux nobles qui avaient succombé à leurs blessures » — Chapitre XVII
« sa tête était défendue par son casque, objet richement orné et rendu si solide par le forgeron que ni le feu ni les épées n’auraient pu l’entamer ». — Chapitre XXII
« La poignée d’or, ancienne œuvre des géants, fut ensuite remise au roi et elle devint sa possession2, Hrothgar parla ensuite ; — il regarda la poignée sur laquelle était gravée l’origine de l’ancien combat […] sur la garde était aussi indiqué exactement en lettres runiques le nom de celui qui avait fait l’épée ». — Chapitre XXV
« Il donna au gardien du navire une épée en or ciselé, l’arme fit ensuite la gloire de cet homme dans les repas des guerriers. » — Chapitre XXVIII
« Le casque doré va se dépouiller de son éclat, car ceux qui l’ont couvert de ses riches ornements ne sont plus » — Chapitre XXXII

L'étude du trésor se poursuit, dernièrement toutes les pièces ont pour la première fois été rassemblées dans la même pièce, ce qui a permit de reconstituer 600 ensembles de fragments.
Cet article sera mis à jour si d'autres découvertes sont faites.
Vous pouvez voir des images d'excellente qualité du trésor sur le compte Flickr officiel: https://www.flickr.com/photos/staffordshirehoard (je ne peux pas les mettre ici à cause du copyright).


*Au Royaume-Uni un trésor appartient pour moitié au propriétaire du terrain et pour moitié à son inventeur, la prospection au détecteur de métaux est par ailleurs autorisé du moment que le prospecteur dispose de l'autorisation du propriétaire du terrain et déclare ses découverte. À l'inverse en France la prospection est totalement interdite, même si vous êtes chez vous ; par ailleurs, si par hasard vous trouvez un trésor la répartition se fait pour moitié entre le propriétaire du terrain et l'État, l'inventeur n'ayant droit à rien. C'est ce qui explique grandement pourquoi il y a tant de découvertes de gros trésors au Royaume-Uni et si peu en France (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en a pas en France, c'est juste que pour éviter d'être spoliés par l'État les gens ne déclarent pas et revendent au noir, privant ainsi tout le monde de la découverte).

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