Résumé du "Loki" de G. Dumézil

Résumé de G. Dumézil, Loki,
Flammarion, 1986, ISBN : 2-08-081342-0



Attention, ceci n’est pas une recopie de certaines parties du livre de Dumézil mais un résumé personnel. Il n’a pas de valeur bibliographique.



Ce livre présente une excellente argumentation qui redonne crédit à la version de Snorri des mythes nordiques. Je l’avais trouvé si intéressant que j’en avais fait un (long) résumé en anglais. En voici une retraduction française, please forgive my awkward French (smiley).
Je donne d'abord, très brièvement et avec de violentes simplifications, la partie non directement reliée à son argument de base. Elle décrit la découverte des légendes d'un peuple appelé Ossètes, vivant au milieu des montagnes caucasiennes, et qui ont maintenu très tardivement leurs légendes païennes. Certaines de ces légendes sont partagées par leurs voisins, les Tcherkesses.

**** NON DIRECTEMENT LIÉ À L’ARGUMENT DE BASE ****

Chap. 1 Les documents



Une bibliographie très complète des mythes dans lesquels Loki joue un rôle, y compris contes qui mentionnent le nom de Loki, dans tout le monde nordique.Loki et Þjazi.
Loki et Sleipnir.
Loki, Þórr, et le géant Þrymr.
Loki et l’or d'Andvrari.
Loki et le trésor de Dieu. Loki est-il responsable de l'accident du bouc de Þórr ?
Loki et Logi.
Loki et le vol du collier. Loki et le meurtre de Baldr.
La punition de Loki.
Loki et le Ragnarök.
Divers :
Légendes ayant survécu dans les Iles Féroé, l'Islande, l'Angleterre, les Shetlands, le Danemark, la Norvège et la Suède
[Commentaire personnel : Je connais la plupart de ces mythes, mais il était très intéressant de les trouver présentés tous ensemble, plus quelques légendes ou hypothèses d'une survie possible du nom de Loki dans d’anciennes coutumes, que j'ignorais complètement.]

Chapitre 2 : Critiques et contre-critiques



1 - La réhabilitation de Snorri

Jusqu'aux années 20, Snorri a été considéré comme témoin indiscutable des mythes nordiques. En 1923, Eugen Mogk a édité une brochure qui a réfuté toute autorité aux travaux de Snorri. Dumézil indique discrètement que même De Vries est touché par la théorie de Mogk, bien que De Vries en critique certains excès. Cette théorie prétend que les mythes qui sont trouvés chez Snorri seulement ne sont pas fiables parce que Snorri ne les a pas rapportés, il aurait créé sa propre mythologie

[Commentaire personnel : encore de nos jours, j'ai entendu le terme « snorrisme » pour décrire une version présentée comme une invention de Snorri. Encore plus personnel, vous pouvez consulter mon « Snorri païen » où, sans reprendre les arguments de Mogk, je suggère plutôt qu’il ait été influencé par sa volonté de présenter un art poétique cohérent plus que de rapporter les mythes tels qu’il les connaissait]



Les mythes qui sont soumis à ce scepticisme sont :
--- Tyr perdant sa main. Ce conte (au lequel Mogk ne s'oppose pas très fortement) est seulement soutenu par deux strophes de la Lokasenna et le poème runique qui appelle Tyr « l’Ase manchot ».
--- La naissance et le meurtre de Kvasir. Mogk affirme que « la création d'un être humain à partir de salive », inconnue dans toute autre mythologie, n’est soutenue que par l'imagination fertile de Snorri.

[Commentaire personnel : Dumézil cite plus tard un mythe dont le héros naît exactement de cette façon. Il ne souligne pas ce fait, mais je trouve intéressant de noter que celui qui utilise la salive des dieux pour créer un humain appartient également à une tradition qui décrit des personnages semblables à Loki et Baldr. Noter également que, dans le Kalevala, certes ce n’est pas un humain, mais un « dragon des eaux » est né de la salive d'une déesse, salive réchauffée par le soleil. Ceci confirme au moins une croyance nordique dans la puissance générative de la salive divine]


--- Le meurtre de Baldr qui constituera l'argument principal que Dumézil emploie pour s'opposer à l'école de Mogk, comme nous allons le voir.

2 - Les excès de la « science des contes »



Dumézil critique l'utilisation excessive des comparaisons avec des contes de diverses origines, dans lesquels le sujet principal du mythe original est probablement perdu.

3 - Discussions diverses



Dumézil discute certaines des contradictions rencontrées dans les différentes versions de l'histoire de Þjazi, et il argumente le fait qu'elles soient relativement normales dans leur contexte.Ensuite, il rappelle et discute, en détail, les mythes du meurtre de Baldr et de la punition de Loki. Ce sont les mythes qui ont été principalement critiqués par les adversaires de Snorri, c’est pourquoi je vais rapporter en détail ces discussions.

**** L’ARGUMENT DE BASE LUI-MÊME****



3.1 Le meurtre de Baldr

Mogk argumente sur le fait que cette histoire ne serait pas « primitive » pour cinq raisons différentes.Voici les arguments de Mogk et les réponses de Dumézil

Argument 1.
Mogk : Snorri's rend Loki responsable de la mort de Baldr, alors que les autres sources attribuent sa mort à Höðr/Hotherus seulement, à savoir :Völuspa, Baldrs draumar, Hyndlujóð et Saxo Grammaticus.
Dumézil : Ces textes ne mentionnent pas Loki, et donnent la pleine responsabilité à Höðr, mais ceci n'exclut pas une certaine influence de Loki. Höðr et Loki peuvent être entièrement coupables du meurtre, l’un physiquement et le second, moralement. Cette dernière interprétation (les deux sont entièrement responsables) suit bien les coutumes nordiques.Quant à Saxo, l'argument de Mogk peut être inversé. En fait, Saxo ne parle jamais de Loki, ainsi, il ne pas être utilisé dans un argument à son sujet. En outre, en donnant l'histoire de Balderus, Saxo signale que Hotherus tue Balderus avec une épée magique, mais il doit recevoir le conseil d'un autre personnage, appelé Gevarus, qui dit à Hotherus comment tuer Balderus. Ce détail apparemment sans signification dans Saxo devient clair une fois comparé au rapport que Snorri fait du rôle de Loki. (Pour plus de détails, voyez la page sur Balderus et Hoterus)

Argument 2. Dans la Lokasenna, les strophes 27-28 ne parlent pas du meurtre de Baldr, mais
Mogk : dans ces strophes, Loki se vante pas d'aider ou non Höðr, mais que, sous la forme d’une géante, il a refusé de pleurer sur la mort de Baldr qui, de ce fait est maintenant dans Hel. C'est pourquoi Loki a pu dire qu'il est la raison pour laquelle Baldr ne chevauche plus jusqu’au hall.
Dumézil : :Il est en effet possible d'interpréter la Lokasenna comme le fait Mogk, mais il n'y a vraiment aucune raison particulière de choisir cette répartition des responsabilités. Sûrement « pourquoi pas ? », mais surtout « pourquoi donc ? »

Argument 3.
Mogk : Aucun kenning ne fait référence à la participation de Loki au meurtre de Baldr.
Dumézil :Les kennings peuvent tout à fait être silencieux au sujet de ce mythe parce qu'ils appartiennent à de ces choses dont il vaut mieux « ne pas parler ». La Lokasenna contient deux exemples réclamant la discrétion. L’un est au sujet Odin étant « argr » pour d'exécuter le seidhr (Frigg indique alors qu'il vaut mieux de ne pas parler de ces choses), et le second pour le meurtre de Baldr (alors Freyja demande de rester silencieux). Une bonne raison pour ceci peut être un certain respect pour la détresse de Frigg à perdre son fils.

Argument 4.
Mogk : Snorri est le seul à dire que Höðr pourrait être aveugle. Il ne parle pas de la punition de Höðr, alors que plusieurs autres sources le font.
Dumézil : Ces détails sont relativement insignifiants.

Argument 5.
Mogk : La fin du Lokasenna n'explique pas la punition de Loki pour sa participation possible au meurtre de Baldr.
Dumézil : Oui, il y a ici un genre de contradiction, mais elle n’est pas pire que celle du les mythes du trésor des dieux, où les lèvres de Loki sont cousues ensemble, ce qui devrait l'empêcher de parler dans la Lokasenna, par exemple.

3.2 La punition de Loki et le Ragnarök

Dumézil critique l'hypothèse d'Olrik suggérant que ces mythes proviennent tous des montagnes caucasiennes.

[Commentaire personnel :si ceci pouvait être accepté, puis pourquoi ne pas accepter que le mythe du meurtre de Baldr vient également des montagnes caucasiennes ?Ceci détruirait la position de Dumézil que ces mythes viennent d’une racine commune, plus ancienne qu'il estime être indo-européenne. Il discute de cela plus tard.]



**** FIN DE L’ARGUMENT DE BASE****

4 – Loki



Un sommaire des caractéristiques de Loki.

Chap 3 : Syrdon



Il existe un corpus des contes parmi les Ossètes qui mettent en jeu des personnes mythiques (elles ne sont pas des dieux), appelé les Nartes. Deux personnages seront importants dans la discussion suivante. L’un est Soslan, beau et brillant, il ne peut pas être blessé sauf aux genoux (ou aux hanches). Il est le héros positif qui sera abattu par trahison comme nous verrons. L'autre est Syrdon, le héros négatif qui s'opposera à Soslan.1 - Syrdon le Narte
Il est capable de se transformer en hirondelle, jeune fille, vieille femme, vieil homme et même une vielle casquette ! Il est très intelligent et essaye toujours de comprendre ce qui arrive. En raison de cette habileté, le Nartes l'appellent pour conseiller, particulièrement quand ils combattent des géants stupides. Néanmoins, il est sans honneur, souvent appelé « le sort malheureux des Nartes ».

2 - Les documents

Dans cette section, Dumézil fournit une collection de documents dans lesquels les caractères Syrdon et Soslan sont décrits

[Je ne peux pas les récapituler tous, le suivant est un sommaire de deux qui sont très significatifs. Il y a également une certaine variation sur les noms, que je ne rapporterai pas.]


Dans l'un d'entre eux, Syrdon parvient à duper Soslan et tue un jeune garçon qui a aidé Soslan. Dans l'autre, Syrdon est la cause indirecte de la mort de Soslan.

2.a. La mort du jeune allié de Soslan

L'ennemi possède trois flèches qui ne manquent jamais leur but. Un jeune garçon offre à s’exposer comme cible et il reçoit une flèche dans un pied. Soslan doit l'attraper avant qu'il touche la terre, et le porter au travers de sept criques, et il vivra encore. Si le jeune garçon ne se sacrifie pas de cette façon, l'ennemi gagnera.
Soslan accepte le sacrifice du garçon, et le garçon provoque de gros dommages à l'ennemi mais il est touché par une flèche, et tout s’en suit comme annoncé par le garçon. Après trois criques, Syrdon, sous la forme d'un vieil homme essaie de convaincre Soslan de lui donner le garçon blessé, mais Soslan ne le croit pas. Quand il est sur le point de traverser la septième crique, Syrdon prend maintenant la forme d'une vieille femme, et Soslan croit la femme, et lui donne le garçon blessé. Syrdon jette immédiatement de la « terre de cadavre » sur le garçon qui meurt.

2.b. Le meurtre de Soslan

[Dumézil fournit cinq variantes Ossètes documentées à ce mythe.]



Toutes les versions décrivent une roue, qui semble vivre puisqu'elle peut prendre des conseils de Syrdon. Cette roue souhaite tuer Soslan, pour des raisons inconnues. Une des variantes indique que c’est parce que Soslan a refusé de faire l'amour à la fille du soleil. La roue chasse Soslan, mais ne peut pas le tuer (par exemple, elle rebondit contre de son front). Syrdon indique à la roue qu'elle doit essayer de couper (selon chaque variante) les doigts/jambes/genoux/genoux/genoux de Soslan pour réussir, et c'est ce qui se produit.[Les quatre variantes Tcherkesses ]
Il n'y a aucun Syrdon dans ces variantes, mais une vieille femme qui joue le même rôle. Pendant des jeux Nartes, ils jouent rituellement avec une roue spéciale. La roue rebondit toujours contre de Soslan. Une vieille femme dit qu'il peut être tué seulement en frappant ses hanches, et Soslan est conduit à utiliser ses hanches pour frapper la roue, il casse ses hanches et meurt.Il y a des variantes avec les cuisses/hanches/jambes/jambes de Soslan.

Chap. 4 : Comparaisons



Les jeux liés aux roues sont un genre de composante classique du folklore et ceci a été rapporté d’innombrables fois dans notre civilisation

[Commentaire personnel :dans une région de la Styrie en Autriche, ils roulent toujours les roues brûlantes en bas d’une colline au moment du solstice d'été !]


L’esprit festif s’accorde à l'amusement des Æsir en jetant tant de choses sur Baldr.

[Commentaire personnel : J'ai toujours trouvé étrange cette partie du récit de Snorri. Pourquoi les Æsir seraient-ils si enfantins ? Dans le contexte d'une fête rituelle, tout ceci fait sens]


La faiblesse unique du corps de Soslan s’accorde à la faiblesse unique de Baldr au gui.La haine de Loki pour Soslan s’accorde à celle de Syrdon/vieille femme. Il y a une sorte de secret à découvrir afin de nuire à Soslan/Baldr et Loki/Syrdon/ vieille femme le découvre. Ils ne tuent pas Soslan/Baldr eux-mêmes mais conseillent quelqu'un d'autre pour qu’il tue Soslan/Baldr.Le jeune allié de Soslan est empêché de se rétablir par Syrdon, alors que Baldr est empêché de se rétablir par Loki.

Ce qui frappe ici, n'est pas tellement une correspondance dans les détails des histoires, mais une correspondance profonde entre les dispositifs psychologiques de Syrdon et de Loki. Tous les deux sont des caractères méchants qui, pendant longtemps, maintiennent leur méchanceté sous contrôle en exécutant de relativement petites mauvaisetés. Ils sont même parfois utiles, jusqu'à ce qu'il arrive qu'elles dépassent un seuil de l'acceptabilité dans la méchanceté. Alors ils effectuent le crime insupportable de tuer le héros brillant. Leur chemin commun de la méchanceté vers le crime est absolument saisissant.
Il n’y guère de possibilité à évoquer une influence mutuelle, dans un sens ou dans l’autre, c'est pourquoi on peut dire que les deux mythes proviennent d'une racine commune, une racine plus antique et indo-européenne.
Un personnage si méchant doit évidemment être comparé au trickster Nord-Américain, mais le personnage américain ne montre jamais ces traits communs à Loki et Syrdon.
De façon remarquable, le personnage le plus proche d’eux est le Bicriu celtique qui est également un peu trop intelligent, méchant, qui trouve des secrets cachés, qui est parfois ridicule, et qui est finalement tué. Cependant, ce genre d’accroissement lent dans l'infamie, communs à Loki et à Syrdon, est absent dans le personnage de Bicriu.

Conclusion. Ceci prouve que Snorri n'a pas « inventé » le mythe qu'il rapporte. Au contraire, c’est un mythe très primitif de la civilisation indo-européenne, et tout à fait unique chez elle.

Chapitre 5 :Baldr, Loki, Höðr, et le Mahabharata



Ce chapitre contient une certaine extension à la mythologie indo-européenne. Mais elle est quelque peu extérieure au mythe de Loki.
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