Snorri n’aurait-il pas été un peu païen ?

Snorri n’aurait-il pas été un peu païen ?

Introduction, motivations et résumé

Cette version est la version ‘polémique’ d’un texte beaucoup plus académique, avec une argumentation plus détaillée, et une liste exhaustive de mes références modernes et anciennes que vous trouverez à [url=http://www.nordic-life.org/MNG/SnorriCultBackFr1.pdf[/url]

Le but de ce travail est de parler d’un sujet pratiquement absent de la recherche académique actuelle mais qui l’a passionnée au cours des deux siècles précédents :

« À quel point le travail de Snorri a-t-il été influencé par la pensée chrétienne et latine du Moyen Âge ? »

Ce sujet un peu désuet revient à la mode sous une sorte de poussée populaire consistant à déconsidérer la mythologie nordique telle qu’elle nous est parvenue au travers des textes poétiques, l’Edda de Snorri, des allusions dans les sagas etc. Cette poussée s’exerce dans deux directions opposées. Toutes les deux, cependant, utilisent un argument éculé mais qui semble frappé du sceau du bon sens : «Tous ces textes ont été soit conçus soit transmis par écrit par des chrétiens plus de deux ou trois siècles après la christianisation de l’Islande et donc ils racontent des histoires complètement imbibées de christianisme. Les textes de l’Edda poétique et de Snorri ne représentent en rien la culture préchrétienne de la Scandinavie ancienne ». L’une, d’inspiration chrétienne, en conclut que les tentatives de certains païens modernes de ‘reconstruire’ la foi ancienne sont automatiquement vouées à l’échec. L’autre, d’inspiration païenne, en conclut qu’une interprétation personnelle qui n’utilise les vieux textes que pour éveiller l’imagination vaut bien l’interprétation tirée d’une analyse serrée des vieux textes en question.

Je tiens à réfuter ici ces opinions parce que


1.Snorri appartenait à une intelligenzia dont le but était de théoriser la poésie scaldique et non pas de l’acclimater à la chrétienté. Certes les autres théoriciens ont utilisé comme modèle celui de la prosodie latine mais, jusqu’en 1350, leurs œuvres s’appuyaient beaucoup plus sur des vers relatifs à l’ancienne mythologie qu’à la nouvelle mythologie chrétienne. Snorri, quant à lui, n’ignore rien de la poésie d’inspiration chrétienne mais la cite relativement peu et refuse d’utiliser le modèle latin.
2.Pour beaucoup, il semble impossible de croire que ces masses de textes poétiques aient été transmises avec exactitude. En fait, il existe de nombreux exemples de l’époque nous montrant que l’apprentissage ‘par cœur’ de poésies ou de textes législatifs était une pratique très courante et que leur transmission exacte était tout à fait possible.
3.La façon dont l’Edda de Snorri a été composée, en commençant par la partie la plus ignorée, la Liste des mètres poétiques (Háttatal), pour finir par la partie la plus connue, la Tromperie de Gylfi (Gylfaginning), montre que cette œuvre était destinée à être un art poétique s’appuyant sur la poésie ancienne, préchrétienne. Snorri était visiblement convaincu de l’importance de son art poétique pour analyser la versification des vieilles poésies. Les exemples qu’il en donne ne peuvent pas avoir été influencés par la chrétienté mais, à la rigueur, par son besoin d’illustrer sa théorie.
4.La religion chrétienne, d’après les lois islandaises était depuis 1016 l’unique religion admissible, sous peine d’un exil de trois ans. Dire que Snorri et les autres intellectuels de son temps étaient chrétiens est très incertain : ils étaient bien forcés de se déclarer chrétiens. Par exemple, un neveu de Snorri été accusé publiquement d’être un adorateur d’Ódhinn.
5.Snorri était visiblement passionné par le pouvoir politique et par son œuvre historique majeure sur la vie des rois de Norvège. La plupart de ces rois étaient des chrétiens et ont imposé la religion chrétienne en Scandinavie. Il en a rendu compte avec objectivité mais on ne peut pas dire que son Histoire soit écrite pour la plus grande gloire de l’Église. Par exemple, certaines descriptions détaillées des tortures infligées aux païens récalcitrants sentent fortement le soufre.


Tableau des principaux événements reliés à cet article
DateÉvénements
930Première ‘assemblée de tous’ (le Thing) en Islande. Les lois ne sont pas écrites et elles sont transmises oralement
999/1000Conversion de l’Islande au christianisme. Les païens peuvent exercer leur religion en privé.
1016Le paganisme devient hors la loi.
1117Les lois sont couchées par écrit. Leur récitation au début de chaque Thing se poursuit (comme affirmé par le Livre des lois lui-même).
1140Premier traité de poésie scaldique (Háttalykill), influencé par la prosodie latine.
1179Naissance de Snorri.
1218-1220Snorri en Norvège.
1221Début de la rédaction de l’Edda de Snorri. C’est le 2ème traité de poésie. Pas d’influence de la langue latine.
1242Snorri assassiné.
12503ème ‘Traité Grammatical’, influencé par la langue latine (traite aussi de poésie).
1262Annexion de l’Islande à la Norvège
1273Fin de la fonction de Récitant des lois.
13504ème ‘Traité Grammatical’ (traite aussi de poésie).


§1. Les quatre traités poétiques 1140-1350


Snorri appartenait à une culture qui s’est efforcée de construire et de transmettre les principes de création de la poésie scaldique. On parle en général peu de cet environnement culturel, quoiqu’il soit bien connu des experts. Les poètes islandais se sont très vite intéressés à la prosodie latine parce que la langue latine commençait à devenir un outil de choix pour l’élite intellectuelle des pays du Nord.


1. Le premier traité appliquant la prosodie latine comme une théorie pour les vers scaldiques a été publié aux environs de 1140 Il a été composé aux Orcades et il est connu sous le nom de ‘Clé de la mesure poétique’, Háttalykill. Le Háttalykill est donc la première marque écrite d’une lignée de poètes lettrés et surtout de théoriciens de la poésie qui a fait école en Islande tout au long du Moyen Âge.

2. Le deuxième traité est l’Edda de Snorri. Il manifeste une opposition déterminée à la suprématie de la langue et de la versification latines, contrairement aux trois autres traités poétiques. Disons tout de suite qu’elle est composée de quatre parties, le Prologue, la Tromperie de Gylfi (Gylfaginning), la Mesure poétique des scaldes (Skáldskaparmál), et la Liste des mètres poétiques (Háttatal). L’analyse moderne considère que ces quatre parties sont inséparables et que la partie la première composée est le Háttatal et non pas le Gylfaginning, bien que ce dernier soit placé, avec le Prologue, en tête de toutes les éditions de l'Edda de Snorri.

3. Le troisième traité a été appelé le « troisième traité grammatical » car il traite aussi de la grammaire proprement dite et suit les deux premiers traités grammaticaux qui ne parlent que de prononciation et d’orthographe. Sa partie poétique explique de façon systématique la prosodie scaldique en termes de deux traités de prosodie latine, classiques au 13ème siècle.

4. Le « quatrième traité grammatical ».

On estime qu’il a été rédigé entre 1340 et 1350 soit un siècle après le troisième. Il est évident que la poésie scaldique d’inspiration chrétienne s’est développée durant ce siècle et on peut s’attendre à ce qu’il se différencie nettement des traités précédents. Nous allons maintenant illustrer la nature de ces différences par deux exemples précis.



§2. Une comparaison entre le 3ème et le 4ème traité grammatical



1. Premier exemple : interprétation d’une strophe citée dans le troisième traité.

Cette strophe exprime la jalousie de l’auteur vis-à-vis d’un ‘ami’ plus heureux que lui en amour. Dans le contexte du 13ème siècle, ce poème est certainement une menace de mort car il annonce que le bonheur de cet ‘ami’ ne va pas durer. Ce poème n’est certainement pas d’inspiration chrétienne et les sous-entendus de menaces de mort évoquent les coutumes préchrétiennes.

2. Deuxième exemple : un comptage des thèmes traités.

Le troisième traité contient 4 citations d’Óðinn ( ‘Odin’ ), 2 citations de Þórr ( ‘Tor’ ), 2 du Christ, 1 de Marie. Par contre, le quatrième traité contient des références bibliques à Adam, Abel, le Christ (2 fois) et Marie (1 fois). Les noms d’Óðinn et Þórr ne sont pas prononcés.

On voit donc que les thèmes chrétiens se sont largement répandus entre 1250 et 1350. Par contre, ces thèmes sont présents mais encore discrets en 1250 donc après la rédaction de l’Edda de Snorri.



§3. Mémoire écrite/mémoire orale



Notre civilisation semble attribuer une valeur objective aux seuls témoignages écrits, comme si un écrivain, fut-il historien, ne pouvait pas se tromper ou mentir. Voici quelques exemples de mémorisations ‘normales’ à cette époque mais considérées comme extraordinaires à la nôtre.

Dans le premier exemple, la poésie est apprise juste après la bataille Stiklastaðir, en 1030. Trois poètes composent un poème en mémoire de cette bataille et

« Le peuple [les soldats] apprit alors immédiatement ces poèmes. »
Il y a donc apprentissage de poèmes par une masse de soldats victorieux, ce qui est incroyable pour nous.



Le deuxième exemple est celui du travail du Récitant des lois.

Le rappel des termes de la loi était confié, avant chaque Alþing, à un Récitant des lois qui était le plus haut dignitaire de l’Islande. Celui-ci était désigné à cause de son influence politique et non pour sa mémoire prodigieuse. Il devait apprendre les lois par cœur et les réciter devant l’assemblée. Ce n’est qu’en 1117 qu’elles furent couchées pas écrit. Avant cette date, il est donc certain que les lois se transmettaient et se conservaient oralement.

S’il arrivait que ce dignitaire eut une relativement mauvaise mémoire, le Livre de lois (Grágás) précise le type d’aide qu’il peut recevoir mais ne dit rien d’un éventuel ‘souffleur’.

Ainsi, l’apprentissage des poèmes était autant une activité sociale que personnelle. Quand un scalde récitait un poème ancien, il était probable que plusieurs personnes de l’assemblée le connaissaient aussi et qu’un processus de correction des fautes aurait pris place en cas de divergence.



§5. Les lois et la religion chrétienne en Islande



Il faut d’abord savoir que la loi islandaise ancienne date de 930 quand fut créé une sorte de parlement élu appelé ‘Assemblée de tous’ (Alþing). Un des préceptes de ce code pré-chrétien est que les pouvoirs religieux et temporels se regroupent dans les mêmes personnes appelés des goðar (un goði). Lors de la conversion, aux environs de l’an mille, les païens ont tenté de modifier légèrement ce principe, mais une quinzaine d’années plus tard, il a été pleinement appliqué et l’Islande a basculé dans le christianisme d’un seul bloc.

Cette loi est restée orale jusqu’en 1117, date à laquelle elle fut écrite. En voici le premier précepte écrit dans la traduction de Dennis, Foote et Perkins :

« Le premier précepte de nos lois est que le peuple entier de ce pays doit être chrétien et mettre sa foi dans un Dieu, le Père, le Fils et le Saint Esprit ».
Il est donc évident que « tout le monde » était chrétien en Islande au début du 13ème siècle, selon les livres. Nous ne savons pas précisément qui était resté païen puisqu’ils s’en cachaient. Voici deux indications qui attestent de leur existence.

La première est le nom qu’on a donné aux « païen résistants » : hundheiðinn. Ce mot existe encore dans le dictionnaire de Cleasby-Vigfusson qui en cite 4 occurrences dans la littérature. D’après l’étymologie, il devrait signifier ‘immense païen’ mais c’est devenu évidemment une injure classique, « chien de … ! », ici « chien de païen ! ». L’existence de ce terme suffit à montrer qu’il a bien dû exister de tels païens, sinon on ne comprendrait pas pourquoi on aurait eu besoin de créer un mot pour eux.

La seconde est une anecdote célèbre relative à un autre neveu de Snorri, Sturla Þórðarson (1214-1284). Au cours d’une dispute avec un concurrent, la femme de celui-là se précipita vers Sturla, pointant un couteau vers son œil. Comme le décrit Sturlu Saga :

Hon …lagði till Sturlu Þórðarsonar … ok mælti þetta við : « Hví skal ek eigi göra þik þeim líkan, er þú vil líkastr vera – Óðinn ?
Elle …se dirigea vers Sturla Þórðarson …et lui dit ceci: “Pourquoi ne te ferais-je pas comme [semblable à] ton aimé, celui que tu aimes le plus - Óðinn ? [Óðinn est célèbre pour être borgne].
Il y a là une tentative de meurtre mais aussi, sans avoir l’air d’y toucher, une accusation de paganisme, dans la mesure où l’aimé de Sturla est Óðinn, ce qui est interdit par la loi. Ceci ne dit évidemment pas que Snorri était lui-aussi une sorte de hundheiðinn, mais que tous les membres de sa famille n’étaient pas d’une piété chrétienne exemplaire.



L’obligatoire n’a jamais été une façon de convaincre en profondeur, surtout les intellectuels et les puissants. Or nous savons très bien qu’il existait en Islande une classe de personnes à la fois riches et cultivés comme par exemple Jón Loftsson qui a élevé Snorri jusqu’à ses 20 ans.



§6. Les passions de Snorri et conclusion



Sa passion pour le pouvoir et la ‘haute’ politique a été certainement dominante chez Snorri. Elle a d’ailleurs causé son assassinat en 1242 sur l’ordre de Hákon IV, le roi de Norvège. Il avait joué un rôle de tout premier plan sur le plan politique, sans aucun doute avec la volonté d’influer sur la façon dont l’Islande allait être rattachée à la Norvège.

En Islande même, il a été deux fois le personnage politique le plus important, le ‘Récitant des Lois’, de 1215 à 1219 puis, de nouveau de 1222 à 1231.

Snorri est surtout célèbre pour son travail d’historien. Tous les résumés de sa vie le présentent comme un des plus grands historiens du Moyen Âge pour sa Heimskringla, ou Vie des rois de Norvège.

En Islande au 13ème siècle, l’habitude des pamphlets qui pouvaient déconsidérer un individu, héritée du paganisme, n’avait pas disparu. Un poète était aussi bien admiré que redouté. Nous avons vu un exemple d’un tel pamphlet au §2. Le goût du pouvoir de Snorri ne pouvait donc que s’accorder à son goût pour la poésie. Le Gylfaginning donne une description unique de l’ancienne mythologie sous le prétexte explicite de compléter les connaissances des jeunes poètes til fróðleiks ok skemtunar (par un jeu sur la connaissance et un divertissement). N’oublions pas non plus que certains de ces mythes sont repris dans le premier chapitre de la Heimskringla, appelé Ynglinga saga où de nombreuses connaissances quant à l’époque préchrétienne sont rassemblées. Il n’y a rien là qui pointe vers une volonté délibérée de Snorri d’inclure le christianisme dans son œuvre.

Cette influence aurait pu s’exercer de façon plus générale, sur la communauté des lettrés qui se transmettaient oralement les légendes anciennes et leur poésie. L’exemple historique d’un lögsögumaðr chargé de réciter le corpus des lois islandaises, seule façon possible jusqu’en 1117, montre que cette population avait l’habitude de conserver mot à mot en mémoire des masses de documents. Il aurait fallu une approbation unanime des intellectuels pour modifier en profondeur d’anciens mythes afin de leur inclure des idées issues de la chrétienté. Snorri lui-même, son neveu auteur du ‘troisième traité grammatical’ et poétique, etc. nous montrent bien que cette unanimité n’a jamais existé.

L’influence chrétienne sur certains épisodes des sagas a été mise en évidence très tôt, au 19ème siècle. Plus récemment, voyez le 1er article de la 1ère Saga Conference par Régis Boyer en1971. Inversement, pour la poésie eddique, voyez les commentaires de bon sens franchement ironiques de Evans (1986) au sujet de ceux qui ont trouvé des influences chrétiennes dans le Hávamál. C’est le contenu de ce type de poésie que Snorri nous a communiqué. Les remarques de Boyer et de ceux qui l’ont suivi ne s’appliquent absolument pas aux textes et aux mythes que Snorri développe.

Tout ceci me pousse à conclure qu’en admettant que Snorri ait ‘inventé’ certaines parties du Gylfaginning, alors ce serait pour faire coller sa théorie de la poésie scaldique au contenu des poèmes eddiques. Mais ceci est peu vraisemblable, plus cependant que de croire qu’il l’ait fait sous l’influence de la chrétienté.


hund heidhinn
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